À Beaucaire, sur les bords du Rhône, une lavandière battait son linge quand son battoir lui échappa. Elle voulut le rattraper, glissa et tomba dans les eaux sombres. Quelque chose la saisit et l’entraîna vers le fond. C’était le Drac, le dragon du fleuve. Il l’emporta dans son palais sous les eaux, loin des regards des vivants.
Elle y resta sept ans. Le Drac avait un fils dont la mère était morte, et il avait besoin d’une nourrice. La lavandière dut l’allaiter. Elle apprit vite que les dracs se nourrissaient de chair humaine et qu’ils savaient prendre forme humaine.
Un jour, le Drac lui donna un gâteau pétri avec de la graisse de serpent. Elle en mangea, puis, sans y penser, se frotta l’œil avec ses doigts encore gras. Aussitôt, elle vit tout ce que les eaux cachaient : des dracs partout, tapis dans les profondeurs.
Les sept ans passés, elle fut rendue au monde. Quelque temps plus tard, sur les quais de Beaucaire, elle reconnut le Drac, invisible aux yeux de tous. Sans réfléchir, elle lui demanda des nouvelles de son fils.
Le Drac s’arrêta, stupéfait. « De quel œil me vois-tu ? » Elle désigna son œil. D’un geste, il le toucha, et elle perdit pour toujours son don de double vue.
Depuis, dit-on, les lavandières faisaient sculpter des lézards ou des dragons sur leurs battoirs. Car les dracs sont toujours là, au fond de l’eau, à attendre la prochaine imprudente.
À Beaucaire, le Drac est devenu l’emblème de la ville. Une fête lui est consacrée chaque année, au début de l’été. Les quais du Rhône et le château dominent le fleuve. On n’y lave plus de linge, mais le courant reste traître.