Dans les montagnes du Haut-Doubs, les éleveurs ont longtemps vécu avec une peur sourde : celle des sorciers qui s’en prenaient aux bêtes. Une vache qui ne donne plus de lait, un veau qui dépérit, un troupeau qui s’affole sans raison : on savait qui accuser. Mais on savait aussi comment se défendre.
Aux Fourgs, on perçait de petits trous dans les cornes des vaches et on y glissait un peu de cire du cierge pascal, bénie lors de la veillée de Pâques. Chaque fois que la bête se penchait pour boire, ses cornes bénites se reflétaient dans l’eau de l’abreuvoir et tenaient les mauvais esprits à distance.
Les sorciers du pays n’étaient pas les seuls à inquiéter. Les Suisses, de l’autre côté de la frontière, avaient eux aussi la réputation de jeteurs de sorts. Leurs fromagers surtout faisaient naître la méfiance : ils maîtrisaient l’art de changer le lait en fromage, et un savoir-faire aussi mystérieux sentait un peu le soufre.
Restait une nuit particulière : la nuit de la Saint-Jean, quand la magie est la plus forte. Cette nuit-là, le berger parcourait les sentiers avec une branche de sapin ornée de fleurs. Il la clouait sur la porte de l’étable pour la protéger.
Au matin, chaque bête du troupeau rentrait à la ferme avec une branche semblable posée sur le front. Le berger avait paré chacune d’elles d’un charme protecteur. En remerciement, il recevait des étrennes.
Les Fourgs, à plus de 1 100 mètres d’altitude, est l’un des plus hauts villages du Doubs, tout contre la frontière suisse. Prés-bois, fermes comtoises aux grands toits et troupeaux de montbéliardes : le décor n’a pas tant changé. On y fait toujours du comté, et l’on se méfie peut-être encore un peu des fromagers d’en face.