Illustration de la légende du pré Bouillard et du diable dupé, à Saint-Senoch (Indre-et-Loire)

Le récit

À Saint-Senoch, au sud de Loches, certains lieux ont mauvaise réputation. Le pré Bouillard en fait partie. La cave du Diable, plus encore. C’est là que tout commença, du temps où Senoch n’était pas encore un saint, mais un simple serviteur des seigneurs d’Apremont.

Un jour, près d’une excavation béante, il surprit un inconnu richement vêtu qui faisait couler des pièces d’or entre ses doigts, comme on joue avec du sable. L’homme leva les yeux et sourit. Il proposa un marché : chacun amènerait la bête la plus étrange qu’il pourrait trouver. « Si tu devines le nom de la mienne, la moitié de mon or est à toi. Si je trouve le nom de la tienne, ton âme m’appartiendra. »

Senoch avait reconnu le Malin. Il accepta pourtant, car il avait une idée. De retour chez lui, il demanda à sa femme de s’enduire le corps de miel, de se rouler dans des plumes de volaille, puis de le suivre à quatre pattes, tenue par un licol.

Au jour dit, le diable présenta sa créature : une chèvre cachée sous une peau de mouton. Mais il commit l’erreur de l’appeler de son cri habituel. Senoch la nomma sans peine. Vint le tour de sa « bête ». Le démon tourna autour longtemps : un plumage d’oiseau, des dents pointues, un croupion plus haut que la tête… Il ne trouva rien. Furieux, il abandonna son or et disparut sous terre.

La victoire eut un prix. Restée trop longtemps nue dans le froid, la femme de Senoch tomba malade et mourut peu après. Accablé, Senoch se fit moine et consacra l’or du diable à bâtir des églises. Aujourd’hui encore, on évite la cave d’Apremont. Et les nuits de pleine lune, certains disent voir passer sur le pré Bouillard des cavaliers fantômes lancés à la poursuite d’une Dame blanche : l’ancienne châtelaine d’Apremont, qui aurait cédé à la tentation pendant que son époux était en croisade.

Ce que disent les archives

  • Un saint bien réel, mais très différent. Senoch a vraiment existé. Ermite et abbé du VIe siècle, mort en 576, il est connu grâce à Grégoire de Tours, qui lui consacre un chapitre de sa Vie des Pères. Né à Tiffauges, en Poitou, il s’installe en Touraine, à l’endroit qui porte aujourd’hui son nom, et y fonde une petite communauté. On lui attribue des guérisons d’aveugles et de malades. Il est fêté le 24 octobre.
  • Un ascète, pas un homme marié. Grégoire de Tours décrit un reclus aux pénitences extrêmes. La légende populaire lui invente une épouse, un pacte et un trésor : elle a transformé le saint du village en héros rusé.
  • Un conte voyageur. Le pari de la « bête inconnue », avec une femme couverte de miel ou de goudron et de plumes, est un conte classé par les folkloristes dans le répertoire international (type ATU 1091). On le retrouve dans toute l’Europe, avec le diable ou un ogre dans le rôle du dupé.
  • Deux légendes en une. La Dame blanche poursuivie par des cavaliers fantômes est un autre motif courant, celui de la « chasse fantastique ». Ici, il se greffe sur l’histoire des seigneurs d’Apremont.

Sur place

Saint-Senoch, environ 500 habitants, se trouve dans le sud de la Touraine, à une quinzaine de minutes de Loches. Le pré Bouillard et la cave du Diable sont des lieux-dits de la commune : s’ils se trouvent sur un terrain privé, admirez-les de loin. Et si un inconnu élégant vous propose un pari… réfléchissez bien à la bête que vous lui présenterez.

Sources

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